La danse-théâtre du groupe Corpo, par Héliane Kohler


  Créé en 1975, à Belo Horizonte, par des jeunes artistes issus d’une même famille, le groupe brésilien Corpo est aussitôt devenu l’une des grandes références de la danse contemporaine. Compagnie indépendante de ballet-théâtre de renommée internationale, le Corpo a su dès le départ afficher sa spécificité brésilienne dans ses scénographies particulières, toujours éclatées. En prise directe avec le corps, la troupe s’est constituée comme un groupe très soudé et dynamique, toujours à la recherche du nouveau dans ses mises en scène constamment réinventées.

Ayant pour chorégraphe depuis 1985 Rodrigo Pederneiras, le groupe n’a cessé depuis lors de séduire le public spectateur aussi bien au Brésil qu’à l’étranger. Sa renommée internationale est non seulement due à la virtuosité de ses danseurs mais à l’originalité de ses créations sans cesse renouvelées. En effet, ce qui caractérise les travaux du Corpo depuis sa création, c’est sa remarquable quête de « théâtralité », au sens d’Antoine Artaud, à savoir tout ce qui dans la représentation est spécifiquement théâtral, « tout ce qui n’obéit pas à l’expression par la parole, par les mots, tout ce qui n’est pas contenu dans le dialogue [1] (…) ». La théâtralité, comme l’explicite par ailleurs Roland Barthes, c’est le théâtre moins le texte, « c’est une épaisseur de signes et de sensations qui s’édifie sur la scène à partir de l’argument écrit, c’est cette sorte de perception oecuménique des artifices sensuels, gestes, tons, distances, substances, lumières [2] ». À cette théâtralité caractéristique des mises en scènes du Corpo s’ajoutent le renouveau dans les arts visuels, le design, la mode, la musique, l’éclairage, la scénographie dans des spectacles où différentes cultures s’emmêlent, où les traditions populaires s’associent aux nouvelles technologies, et où les différents rythmes et genres de danse (classique, moderne, folklorique…) s’enchaînent sur la scène. Du ballet classique aux danses modernes (accompagnées de différents genres de musique – classique, folklorique, contemporaine…), en passant par la capoeira et les rythmes spécifiques au Brésil (samba, frevo…), ces différentes formes d’expression corporelle traversent les mises en scène de la compagnie où chaque composante théâtrale (décor, éclairage, costumes, gestualité…) fait l’objet d’un soucieux travail de construction collective. Ce qui caractérise le style du Corpo, de danseurs renommés par leur virtuosité, c’est précisément sa scénographie distincte et éclatée, toujours retravaillée. C’est également la diversité des modalités de la danse, à la fois fluide et frénétique, exhibant des mouvements corporels en fonction des différents rythmes musicaux qui traversent les spectacles. La qualité technique du travail du groupe, sa rigoureuse précision et sa remarquable inventivité proviennent par ailleurs de l’unicité entre chorégraphie, scénographie, musique, costumes. Référence en termes qualitatifs, reconnu mondialement, le Corpo revendique cependant une danse éminemment brésilienne qui a su se distinguer par l’ouverture à d’autres arts du spectacle et explorer avec maestria toutes les potentialités du corps humain.

 

Cet article concerne quelques modalités de mises en scène du groupe, dans le but non seulement de préciser la diversité et l’originalité de ses créations scéniques mais aussi d’expliciter les particularités de leur théâtralité.

 

Les arts de la scène dans les créations du Corpo

 

Traduction de l’expression allemande « Tanztheather », le terme « danse-théâtre » a été forgé par Rudolf Von Laban pour décrire un art de la scène dont les chorégraphies incorporent, dans une forme narrative, des gestes et des mouvements autant abstraits que quotidiens. Il s’agit d’une danse théâtralisée où les danseurs représentent des personnages. Dans ses travaux, Pina Baush a en effet toujours mêlé la danse aux paroles, les gestes du quotidien aux mouvements abstraits. Dans le Tanzthether , le corps parle et devient l’instrument privilégié de l’expression.

 

Travail préliminaire dans d’élaboration des spectacles, le choix de la musique a toujours conditionné et orienté tout le processus de création d’une compagnie de danse-théâtre. Si le premier spectacle du groupe, intitulé Corpo en 1975, et le deuxième Maria, Maria, ont été conçus à partir d’une musique originale du chanteur brésilien Milton Nascimento, avec la chorégraphie de l’argentin Oscar Ruiz, l’identité artistique du Corpo ne commence véritablement qu’à partir de 1985, lorsque Rodrigo Pederneiras devient le directeur artistique de la compagnie, orientant ses choix musicaux non seulement vers les musiques d’auteurs brésiliens contemporains mais aussi vers les compositeurs classiques. En effet, plusieurs spectacles du groupe ont pour titre le nom d’un compositeur ou renvoient au lexique musical : Sonata (1984), Prelúdios (1985, musique de Chopin), Rapsódia, Bach (1996), Schumann Ballet (1988), Bachiana (1986), Três Concertos (1991), Lecuona (pianiste et compositeur cubain (2004), etc. En 1989, le Corpo a mis en scène Missa do Orfanato, avec la musique de Mozart modelant les corps des acteurs dont les gestes visaient à recomposer plastiquement les mélodies. La pièce suivante, A criação (1990), a été conçue à partir de l’oratoire de Joseph Hayden, et les suivantes, Três Concertos (1991) et Variações Enigma, ont eu pour support la musique du compositeur baroque allemand Telemann pour la première, et du compositeur anglais Edward Elgar pour la deuxième.

Différents compositeurs brésiliens ont été célébrés dans le choix des intitulés des travaux du Corpo, comme le musicien classique Carlos Gomes / Sonata (1986). Depuis la création du groupe, des compositeurs brésiliens de musique populaire ont été sollicités à produire des chansons pour les spectacles du Corpo, comme Caetano Veloso, Milton Nascimento, Lenine, José Miguel Wisnik, Tom Zé, pour ne citer qu’eux.

 

Dès le départ, le groupe a su construire un langage chorégraphique spécifique associant la technique classique à une nouvelle lecture des mouvements spécifiques de danses populaires du Brésil, comme la samba et la capoeira. Les mises en scène du Corpo mêlent ainsi la danse moderne au ballet classique, mais aussi à la rumba, au tango, à la capoeira, au funky, aux danses percussives africaines… La scénographie distinctive et éclatée du Corpo vient souvent des constantes ruptures musicales conditionnant des changements de rythmes, de danses et de postures corporelles. Si les premières pièces du groupe ont été conçues à partir de créations musicales classiques, la plupart de celles qui s’ensuivent ont eu pour support musical des travaux de compositeurs brésiliens contemporains. Mis en scène en 1992, le spectacle intitulé 21 a ouvert une nouvelle étape du Corpo. Composée par Marco Antônio Guimarães, la musique s’articulait rythmiquement en fonction des divisions du numéro 21 dessinant par l’éclairage l’espace scénique.

Présentée en 1993, la pièce intitulée Nazareth, en hommage au compositeur brésilien Ernesto Nazareth, mêlait tradition classique et danse populaire, faisant allusion à la littérature de Machado de Assis [3].

Dans la pièce suivante, datant de 1994, Sept ou huit pièces pour un ballet, avec la musique minimaliste de Philip Glass, la danse partait de la scène vers l’écran d’un ordinateur.

De 1996 à 1999, la compagnie s’installe à la Maison de la Danse de Lyon où elle présente sa nouvelle création : Bach – un hommage du groupe au grand musicien. Privilégiant l’espace scénique, dans Bach, les acteurs sont projetés du haut vers la scène en glissant par des tuyaux.

Créée en 1997, Parabelo est l’une des productions les plus célèbres du Corpo. Considérée comme étant le travail le plus folklorique du groupe, Paralelo a voulu afficher toute la diversité culturelle et musicale du Brésil. Dans cette pièce, la région du nord-est brésilien était illustrée par des rythmes qui évoluaient constamment, représentant ses spécificités très différentes des autres régions du pays. Le cadre spatial de Parabelo était le “sertão”, région aride du nord-est du Brésil, habitée par des paysans fervents et stoïques. Dans cette pièce, le « sertão » était représentée par les postures particulières des acteurs-danseurs affichant la lourdeur et la lenteur des corps. La musique était celle du “sertão baiano” apportant une énergie brutale aux mouvements des danseurs.

La pièce suivante, présentée en 1998, intitulée Benguelê, constituait à son tour une exaltation du passé des afro-brésiliens dont les cultures d’origine ont marqué le Brésil. Écartant tous les vestiges de la technique classique, la mise en scène de Benguelê a donné lieu à une chorégraphie complexe, illustrée par la diversité des rythmes et la présence des rituels afro-brésiliens, comme le “maracatu”, le “candomblé” et le “congado”. Rituels ou joyeux, les mouvements des danseurs dans le spectacle renvoyaient aux danses tribales.

Une exception au niveau du choix musical concerne la production du groupe, en 2004, de la pièce Lecuona, célébrant le grand compositeur et pianiste, Ernesto Lecuona (1895-1963), icône de la musique cubaine. Au son de ses mélodieuses chansons romantiques, dont les paroles relèvent souvent du kitsch, les acteurs du Corpo mimaient les amours ardents, les voluptés voraces, les jalousies néfastes, les cœurs brisés et les nostalgies. S’inspirant des paroles des chansons de Lecuona, la chorégraphie de Rodrigo Pederneiras a voulu représenter les différentes couleurs de l’amour imaginé par le compositeur cubain. Oeuvre nostalgique d’une époque révolue, Lecuona constitue une exception dans les créations du groupe par le choix d’une musique latino-américaine, et non plus brésilienne, et d’une mise en scène romantique composée de 12 duos colorés et d’un grand bal final avec tous les danseurs de la compagnie.

Mise en scène en 2005, la pièce Onquotô [4] renvoyait aux questions sur l’origine de l’univers. Affichant la verticalité et l’horizontalité, l’ordre et le chaos, le volume et la minceur, la chorégraphie, conçue par Rodrigo Pederneira, était soutenue par des chansons de Caetano Veloso et de José Miguel Wisnik exprimant le désordre d’un globe terrestre matérialisé sur la scène. La scénographie affichait un espace concave suggérant un trou noir, autrement dit le néant.

 

L’éclectisme a toujours défini les productions du groupe, toujours en quête de nouvelles formes d’expression scénique pour les mises en scène de leur danse-théâtre. Outre les créations dont les titres renvoient à la musique, certaines pièces du Corpo ont été intitulées en fonction de leurs sens. Un exemple significatif était la création, en 2009, de la pièce Imã (“aimant”) représentant les rapports humains à travers « un jeu exubérant d’attraction et de répulsion. La pièce s’amorce sur un groupement rythmique de pas brossés, à partir duquel des solos, des duos et des groupes de toutes tailles se forment et se dispersent par jeu. Les danseurs se repoussent et s’attirent, s’appuient les uns sur les autres et se soutiennent mutuellement comme des aimants. À mesure qu’ils se rapprochent les uns des autres, les barrières commencent à tomber et les morceaux de vêtements sont retirés un à un (…). À mesure que l’éclairage s’intensifie, le mercure s’élève et Imã devient une débauche de prouesses extrêmes et un flamboiement de couleurs carnavalesques, en un déferlement à la fois violent, radical, exubérant et virtuose [5] ».

Illustrant la création du Corpo de l’année 2011, Sem mim (sans moi) renvoie au « cycle de la mer de Vigo », un cycle de cantinas (chansons) médiévales, en langue gallego-portugaise du XIIIe siècle. La chorégraphie alterne, entre le calme et la fureur, les flux et reflux des vagues faisant écho à la séparation entre le masculin et le féminin. Cette pièce est dansée en unitards (teints pour imiter la carnation de chacun des danseurs) sur lesquelles sont imprimées des inscriptions de l’époque médiévale. Le décor est constitué d’énormes formes géométriques et organiques représentant la mer, des nuages, des montagnes, des bateaux, des filets de pêche et une aube teintée de rose [6].

Inspirée du mythe de l’épée de Damoclès, l’avant dernière création du Corpo, une pièce de 2013, a pour titre Triz – mot désignant en langue portugaise le point culminant avant une catastrophe. La chorégraphie est une oeuvre abstraite en noir et blanc dans un espace vide où les corps des danseuses se touchent et s’éloignent.

Les toutes dernières créations du Corpo, en commémoration de ses quarante ans d’activité, ont eu lieu cette année avec la présentation, dans la ville de Belo Horizonte, de Dança Sinfônica ayant pour chorégraphe Rodrigo Pederneira et de Suíte Branca dont la chorégraphie revient à une ancienne danseuse du groupe, Cassi Abranches. Très différentes l’une de l’autre, ces deux pièces affichent bien le processus de création artistique du Corpo, à savoir l’érudit et le populaire, autrement dit le classique pour la première pièce, avec la participation de l’Orchestre philharmonique de Minas Gerais et du groupe musical Uakti, et le pop pour la deuxième, avec une musique de Samuel Rosa et du groupe Skank. Dança Sinfônica s’inspire des créations précédentes de la compagnie, avec un scénario constitué de nombreuses photos rappelant le parcours artistique de la compagnie.

 

En guise de conclusion

 

Au fils des années, le Corpo a su créer une identité personnelle à travers la diversité de ses créations en rassemblant et éloignant les corps de tous ses danseurs-acteurs, des corps qui, s’exprimant à travers des gestuelles spécifiques pour chacune des créations, définissent des mises en scènes où chaque signe scénique est porteur de sens multiples.

Considéré comme la compagnie de danse-théâtre contemporaine la plus importante du Brésil, O Corpo a acquis une renommée internationale dès ses premières créations, mêlant le ballet classique aux danses modernes, le tango à la capoeira, la rumba au funky.

Sans cesse renouvelé, le travail du Corpo, groupe soudé et exigeant, se distingue par l’originalité et l’éclectisme de ses productions scéniques, constamment réinventées. Emblématique d’un renouveau dans les arts visuels, la musique, la danse, la mode, le design, le groupe a su intégrer dans ses spectacles toute la diversité culturelle brésilienne (populaire, folklorique, classique, d’avant-garde, etc.) et les influences étrangères. Rigueur et créativité ont été, depuis sa création, les exigences principales du Corpo, qui ne s’est pas contenté d`être simplement une nouvelle compagnie de danse-théâtre contemporaine, mais un groupe très structuré, soudé et exigeant, toujours à la recherche de nouvelles modalités de mises en scène de corps qui parlent et expriment de différentes manières des sens à être interprétés.

 

[1] Oeuvres complètes, Gallimard, Paris, 1964.

[2] Essais critiques, Seuil, Paris, 1964, pp. 41, 42.

[3] Un important écrivain brésilien du XIXe s.

[4] Signifiant “où suis-je” dans le langage populaire de la région du Minas Gerais.

[5] Michael Upchurch, The Seattle Times, 8 septembre 2011.

[6] Ibid.

Héliane Kohler.  Octobre 2015.

Héliane Kohler est Maître de Conférence HDR à l’Université de Franche Comté